Analogies et perceptions d’une musique arabe « classique »

Marocaine, j’ai certainement appris à aimer l’arabe à travers les chansons classiques que mes grands-parents et parents écoutaient et écoutent toujours, avec une insatiable croyance que leurs paroles mythiques ne périront jamais. Cette croyance, j’ai appris à l’éterniser à mon tour en découvrant la beauté et la richesse de cette langue qui était finalement la mienne… aussi un peu.

Commençons par Oum Kelthoum voulez-vous ? Ou devrai-je l’appeler « La Mère » pour des raisons évidentes. Quarante ans après sa mort, elle est considérée comme “L’astre du monde arabe” tellement elle a éblouit ce dernier de paroles incessamment belles d’amour et de mélancolie. Il suffit d’écouter quelques unes de ses performances pour remarquer la clameur folle qui surgit du public dès qu’elle ouvre la bouche généralement après de longues minutes d’instrumental qui auront fait haleter plus d’un. La transe est palpable et des cris de joie ou des « allah », « ah » sont entendus partout dans la salle de spectacle (exemple à 1’12 de la vidéo ci-dessous).

Et bien, c’est certainement d’abord cette admiration générale pour la diva qui va me faire intéresser à elle dès mon plus jeune âge, de manière très inconsciente, puis de manière beaucoup plus délibérée des années après. Comme si l’arrachement de ma famille à l’âge de 17 ans m’avait donné une grande soif, celle de mieux écouter les paroles des chansons classiques arabes, pour mieux les apprécier; celle de retrouver un petit peu de moi-même à travers cela. Mon identité ? Certainement.

Ses concerts à Paris en 1967 ont été un bel exemple de l’engouement qui lui a été porté tout au long de sa vie d’artiste.

L’amour et la sexualité à travers les chansons d’Oum Kelthoum et de Kadem Saher

Oum Kelthoum a célébré l’amour à travers des chansons comme إنت عمري = Tu es ma vie. Outre la mélodie infiniment prenante et entraînante berçant cette chanson, les paroles sont d’une rare beauté. Le refrain dont les paroles sont signées Ahmed Chafiq annonce sa couleur : “إنت عمري اللي ابتدى بنورك صباحه”  comprenez “ Tu es ma vie dont l’aube s’annonce avec ta lumière”. Les mots de cette chanson sont particulièrement expressifs d’un amour qui est dû à l’amoureux, et dont toutes les jouissances, et au delà, lui sont exclusivement tributaires. Ainsi, elle dit:

كل فرحة اشتاقها من قبلك خيالي   التقاها في نور عينيك قلبي و فكري …
… يا حياة قلبي يا اغلى من حياتي   لي ما قابلتش هواك يا حبيبي بدري ؟…

Comprenez “Chaque joie dont mon esprit se rappelle avant toi, a été retrouvée dans la lumière de tes yeux par mon coeur et mes pensées.  Oh vie de mon coeur, oh toi qui est plus précieux que ma vie, pourquoi n’ai-je pas perçu ta passion habibi plus tôt ?”.

D’ailleurs, c’est comme une tendance dans les chansons de Oum Kelthoum, une manie de considérer l’homme amoureux, l’amant, comme le sauveur d’une vie pleine de mélancolie et comme une passerelle vers un renouveau de l’être, une resuscitation en quelque sorte. L’amant est pour Oum Kelthoum (du moins dans ses chansons) aussi une âme qui lui permet d’échapper à l’amertume de la vie, et ce, quelque soit le parolier. Alhadi Adam écrit ainsi dans “Aghadan Alk’ak” = “Te vois-je demain?” avec Abdelouahab, à qui on doit la mélodie:

أنت يا جنة حبي و اشتياقي و جنوني …  أنت يا قبلة روحي و انطلاقي و شجوني  » = Toi qui es le paradis de mon amour, de ma nostalgie et de ma folie.  Toi qui est le baiser de mon âme, mon départ et mon chagrin ». Dans “Amal Hayati = L’espoir de ma vie” dont nous devons aussi la mélodie à Mohamed Abdelouahab, elle chante :

…أمل حياتي يا حب غالي ما ينتهيش  …  يا أحلي غنوة سمعها قلبي ولا تتنسيش …
… خد عمري كله..بس إنها رده .. بس إنهارده خليني أعيش. …

Comprenez « Toi l’espoir de ma vie , un amour précieux qui ne finit jamais. Toi la meilleure chanson que mon cœur a entendue et qui ne pourrait jamais être oubliée. Prends toute mon existence .. mais aujourd’hui, aujourd’hui, laisses moi vivre ».

En y réfléchissant, j’aurai pu appeler cet article “ L’amour chanté en arabe” car il faut croire que dans cette langue, l’expression de l’amour a quelque chose de particulier. Il s’agit là d’ailleurs d’un profond mystère dans une culture arabo-musulmane toujours très emprise de complexes et de tabous en ce qui concerne la sexualité; dans laquelle l’amour est assez souvent une chose qu’il faut cacher au lieu de révéler. Car dans énormément de mélodies arabes, l’amour désenchanté et le plaisir charnel ont été célébrés de manière salutaire et noble. Dans la célèbre Alf Leila ou Leila, la Mère va jusqu’à demander au soleil de ne pas se lever pendant une année pour que sa nuit d’amour puisse être savourée.

يا حبيبي…
يلا نعيش في عيون الليل، يلا نعيش في عيون الليل
ونقول للشمس تعالي تعالي بعد سنة مش قبل سنة، تعالي ، تعالي ، تعالي بعد سنة مش قبل سنة
دي ليلة حب حلوه بألف ليلة وليلة، ألف ليلة وليلة، ألف ليلة وليلة، ألف ليلة وليلة، ألف ليلة وليلة
…بكل العمر هو العمر إيه غير ليلة زي الليلة زي الليلة الليلة الليلة

Comment peut-on chanter une sexualité libérée en vivant dans un contexte législatif et social liberticide, me direz-vous ? C’est une question à laquelle je n’ai pas encore de réponse précise. Je pense tout de même qu’il faut certainement être d’abord personnellement libéré de toutes chaines dictées par la religion ou la société; les artistes le sont en général et c’est peut être ce qui explique l’adoration que certaines personnes éprouvent à leur égard. Cette adoration est aussi celle d’une liberté souhaitée mais non atteinte.

Kadem Saher, lui, a toujours chanté l’érotisme et l’amour décomplexés de façon très imagée, souvent en associant allégoriquement les forces de la nature à la puissance de l’amante et à la dimension inépuisable de son amour ou de son corps. Dans Ahebbiniil lui demande d’être un océan, la terre de son exil, son réveil, son ouragan, une douceur et la violence en même temps (12’50).

Dans des mélodies comme Domini Ala sadrakYedrab El Hob, Madrasati Alhob, Akrahoha et j’en passe, la chose qui m’a tout de suite marqué est que son parolier, l’immortel poète Nizar Qabbani, s’adresse toujours à la femme en disant « سيدتي« . Cette révérence assez stylistique (je vous l’accorde) dénote néanmoins d’une noble considération de la femme et de son statut. Car dans les textes de Nizar, elle existe en tant qu’individu digne qui aime, rit, jouit et détient un pouvoir déterminant sur son destin.

Pour sa part, le poète Irakien Hassan al Marwani a une disposition des mots très généreuse car les sentiments sont souvent exprimés à torrents mais toujours de manière vertueuse dans ses textes. Dans Hafiata al kadamain/ Ana wa Leila, il donne la lettre à Kadem qui chante la chaleur d’une nuit d’amour et la force d’un corps envoûtant son être, le coupant comme une épée et le frappant comme un volcan par sa puissance.

…دافئةٌ أنت كليلة حب … يا جسداً يقطع مثل السيف و يضرب مثل البركانٍ

Dans Ahebbini, Kadem supplie sa bien-aimée de venir calmer son désir comme la pluie viendrait calmer sa soif et son désert, avant de dénoncer la frustration imposée sur certains territoires du monde arabe dans lesquels l’amour est un délit. Cette dénonciation, joliment formulée par Nizar, n’est, à mon goût, pas assez chantée à notre époque; époque qui en a peut-être plus besoin que jamais.

تعالي و اسقطي مطرا …
على عطشي و صحرائي
وذوبي في فمي كالشمع
وانعجني بأجزائي
أحبيني…

… أحبيني بعيدا عن بلاد القهر و الكبتِ

D’ailleurs, Kadem a souvent chanté l’amour dans la frustration, notamment émanant des  contraintes de la guerre. Dans Taali Oqabilo Wajhaki, il réclame de sa dulcinée qu’elle l’aime sous les balles et avec l’aide de Dieu, avant de se lancer dans une majestueuse accusation des responsables de guerre en dénigrant leur haine de l’amour, des femmes, de la lumière et de la paix… . A l’écoute de ces mots dans la bouche de Kadem, il est bien difficile, à notre époque, de ne pas entendre ce réquisitoire se diriger aisément vers les extrémistes musulmans d’aujourd’hui.

تعالي أقبل وجهك .. تعالي أمشط شعرك ..
تعالي أضمد جرحك .. تعالي أشرب دمعك ..
دعينا نحلم تحت الرصاص .. دعينا نعيش بإذن الله ..
فحب العراقيين عجيب .. يذلل فعل السلاح الرهيب ..
تعالي لماذا الجمال كئيب .. تعالي حبيبة عمري إلي ..

ليس لنا سواك يا اللله .. ليس لنا سواك يا الله ..
ارحمنا ارحمنا من الذين دمروا بلادنا ..
يكرهون الحب يكرهون الحياة
يكرهون الورد يكرهون النساء
… يكرهون النور يكرهون السلام ..

Réquisitoire aux notes graves contre les haineux de l’amour, des femmes, de la lumière et de la paix à la minute 6.

La patrie et les guerres avec Oum Kelthoum, Kadem et Sabah Fakhri

Quand elle a célébré l’Egypte, la Mère a presque réussi à entrainer tout son public dans un chauvinisme acceptable. Dans Misr Tatahaddath An Nafseha”= “L’Egypte parle d’elle-même”, elle prête sa voix à sa nation et chante « les créations (de Dieu) se sont toutes redressées pour savoir comment j’ai bâti les bases de la gloire toute seule ». Elle rajoute « je suis la couronne de la grandeur au carrefour de l’Orient, et ses contours sont les piliers de ma foi ».

وقف الخلق ينظرون جميعا كيف ابنى قواعد المجد وحدى …
… انا تاج العلاء فى مفرق الشرق، ودراته فرائد عقدي … 

Selon certains, le président Nasser aurait cité les vers de la chanson d’Oum Kalthoum Al-Atlal « Les ruines » pour annoncer la défaite militaire essuyée par l’Égypte contre Israël après la guerre des six jours en 1967.

La nation Irakienne n’a malheureusement été chantée presque que dans la douleur avec Kadem Saher, qui a réussi à transmettre les frustrations et la souffrance d’un peuple subissant une guerre qu’il n’a pas choisi. Dans Baghdad La Tata’allami, il aborde un sujet plus que d’actualité aujourd’hui en dénonçant « les courtiers de la guerre » d’Irak, en référence à la « guerre préventive » menée (notamment) par les Etats-Unis en 2003 sous l’administration Bush pour prétendument contrer une menace d’armes de destruction massive. Le rapprochement est vite fait avec les sanctions persistantes que subit l’Iran aujourd’hui. Son sort semble imminemment similaire à celui de l’Irak en 2003 depuis la volonté de l’administration Trump de soi-disant prévenir une guerre liée au pouvoir nucléaire.

الله اكبر من دمار الحرب يا بغداد والزمن البغيض الظالم …
… الله اكبر من سماسرة الحروب على الشعوب وكل تجار الدم

Dans le sublime air de Ana Wa Laila qui était pourtant voué à parler de passion amoureuse, il se lance à la minute 9’17 dans une envolée lyrique assourdissante de mélancolie. Il crie son exil forcé, la colonisation de sa terre par des étrangers et laisse son public désoeuvré de larmes lorsqu’il évoque la destruction de son patrimoine national.

Une image particulière reste gravée dans ma mémoire, celle d’une dame en larmes lors d’un concert certainement assez ancien. Son image décrit parfaitement les émotions transmises par ce monsieur en parlant de sa patrie. Cette scène à la minute 10’07, d’une beauté tragique, montre une femme laissant couler ses larmes lorsque Kadem chante « Ton oeil t’a trompé dans un voile de mensonges« . Naïvement, c’est le manque de méfiance des Irakiens face à la menace américaine en 2003 que Kadem chante à ce moment là.

نفيت واستوطن الأغراب في بلدي …
ودمروا كل أشيائي الحبيبات
ٍخانتك عيناك في زيفٍ وفي كذب
… أم غرك البهرج الخدّاع مولاتي

Envolée lyrique de Kadem criant son exil forcé et la colonisation de sa terre par des étrangers à la minute 9’17.

Quant à la nation syrienne, elle a été chantée par le grand Sabah Fakhri dans la nostalgie. Dans Ya mal Echam, il se rappelle de la Grande Syrie sous l’empire ottoman, autrefois appelée bilad alcham « بلاد الشام » , celle qui englobait ce qui est aujourd’hui la Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine et Israël. ll emprunte ainsi les mots du grand-père de Nizar Qabbani, Abu Khalil Qabbani, pour chanter sa mélancolie d’un grand empire disparu.

…. يا مال الشام يالله يا مالي
طال المطال يا حلوة تعالي
 مشتقلك يانور عيوني …
حتى نعيد الزمن الأول 

Quel rôle ont joué ces élans artistiques pendant ces différents épisodes de crises nationales ? La réponse peut paraître évidente, l’unification ! (quelle soit dans la résistance, la nostalgie ou même dans la douleur).
L’histoire de l’humanité a toujours démontré que la musique avait un rôle fédérateur extrêmement puissant. Elle a aussi prouvé à quel point les autorités gouvernant un pays ont toujours tenté d’utiliser ce pouvoir pour allier le peuple à leur cause, qu’elle soit noble ou pas; comme quand le chant de la marche verte sawt lhassan inadi a réuni les marocains autour d’une seule et même cause, retrouver une partie du territoire national en 1975 ou plus récemment, lorsqu’il a été décidé de créer une grotesque malhama à l’occasion de la fête du trône en 2014.

L’influence d’une langue sur la cohésion de l’espèce humaine

Lorsqu’ils chantaient et jusqu’à aujourd’hui, leurs voix sont affectionnées par des amateurs de tous les recoins du monde, de Damas à Los Angeles et de Casablanca à Jérusalem, amplifiant ce sentiment d’unicité incroyable autour d’une seule et unique chose, la langue arabe et la beauté de ses lettres. Ce phénomène a donné naissance à des mélomanes qui me donnent des émotions invraisemblables. L’exemple que j’aime donner est celui de Ziv Yehezkel, un mizrahim habitant Israël et dont les parents Irakiens ne lui ont pas transmis l’arabe mais qu’il a, malgré tout, appris à travers les chansons de Oum Kelthoum, Abdelhalim et plein d’autres, comme il le dit lui-même. Cet héritage culturel, que nourrissent énormément d’artistes (dont le chef d’orchestre Tom Cohen et la chanteuse Neta Elkayam) transcende ainsi les générations de conflits et de déchirures qu’il y’a pu y avoir (et qu’il y’a encore) entre les deux communautés arabes et juives, faisant peut être surgir une « conscience linguistique arabe » qui fait certainement partie d’une « conscience culturelle arabe » et qui tente de prévaloir sur « la conscience politique arabe ».

Ziv Yehezkel et Nasreen Qadri chantant Oum Kelthoum à Paris

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