La darija, notre future langue nationale ?

Nourredine Ayouch évoquait un chiffre intriguant en 2013: 100% des citoyens du milieu rural ne comprennent pas l’arabe (classique). Peut-être ce chiffre n’est-t’il pas totalement pertinent, surtout que cinq années se sont écoulées depuis cette date. Seulement, il n’est pas nécessaire que cette idée fasse un complet tour du cerveau gauche pour qu’on lui donne une certaine chance de véracité, surtout que notre taux d’analphabétisme (persistant) est estimé à 32% en 2014¹).

Une première victoire constitutionnelle

Il n’est pas vrai de dire que le paysage juridico-linguistique au Maroc est stagnant depuis quelques années. Evidemment, la nouvelle constitution de 2011 aura au moins eu le mérite d’officialiser l’amazigh en tant que langue officielle de l’Etat marocain et « en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception » (extrait de l’article 5). Ce geste qui peut s’apparenter à une facilitation de la vie administrative de quinze à vingt millions de marocains berbères² est surtout une reconnaissance fondamentale que cette langue fait partie intégrante d’un tout, d’une identité marocaine commune.

Vous remarquerez que cette initiative linguistique n’a pas été accordée à la composante hébraïque du pays, bien qu’elle ait eu droit, il est vrai, à une reconnaissance culturelle, aux côtés des affluents africains, andalous et méditerranéens (préambule de la Constitution). Il est tout de même légitime de penser qu’une différence de traitement a été sciemment entreprise entre ces entités composantes du royaume, surtout que, même si les deux populations ne sont pas équitablement réparties sur le territoire aujourd’hui, il est communément admis par les historiens qu’elles ont fait partie des premières communautés habitant le Maroc.

Quant à la darija, sa consécration constitutionnelle ne semble pour l’instant pas être une préoccupation majeure aux yeux de la société ni du gouvernement. Un statu quo semble avoir pris place à ce sujet. Récemment, quelques manuels scolaires ont laissé paraître des traces de notre langue commune tels que « baghrir » et « briouates »; le chef du gouvernement a tout de suite jugé bon d’affirmer que l’arabe et l’amazigh étaient les deux seules langues officielles du pays et que, par conséquent, la darija ne pouvait être utilisée dans l’enseignement. El Othmani a ajouté qu’il était prêt à renoncer à ce type de manuels dans les écoles. C’est un peu comme si le méchant censeur venait rectifier l’aménagement spontané d’une identité linguistique qui s’est tout naturellement installée; dont la légitimité est d’ailleurs de plus en plus populaire.

Malgré cet épisode de censure dans l’enseignement, les exemples prouvant que la darija est la langue communément comprise par la majorité des marocains se multiplient. Ainsi, les publicités télévisuelles et les affiches sont quasiment toutes en darija aujourd’hui, quand on exclut les francophones; les professeurs des écoles n’hésitent pas à faire leurs cours en darija aussi (et ce, quelque soit la matière enseignée à l’exclusion des langues, comme le déclare Ahmed Assid dans une interview à Telquel) face à une réalité flagrante révélant que l’arabe n’est très souvent pas compris par les élèves. C’est à nouveau un signal fort que l’arabe classique est une langue de plus en morte, quoi que les amoureux de cette langue puissent en dire ou le regretter.

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Publicité d’un opérateur téléphonique en darija
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Publicité d’une célèbre enseigne de fast food en darija

 

L’influence d’une langue sur la cohésion d’un groupe

La nouvelle constitution ne cesse de le rappeler, nous prétendons à une communauté homogène, unie et d’aspiration commune. Aussi, plusieurs langues et variétés linguistiques coexistent actuellement au Maroc. La darija est à cette image, c’est une langue issue d’une rencontre entre l’arabe, l’amazigh, le français, l’espagnol, le portugais ou encore l’allemand. Cependant, aujourd’hui le Maroc manque profondément d’esprit d’harmonie et de coexistence, alors même que la génération de nos parents pouvait s’en vanter. La montée du conservatisme religieux d’une grande partie de la population d’un côté et le développement assumé de l’idéologie progressiste d’une autre ont fait qu’un creux culturel et identitaire s’est petit à petit creusé entre certaines populations. Linguistiquement, notre éloignement de l’arabe classique n’a pas date certaine. Cependant, l’installation d’un dialectal au Maroc a fait l’objet de plusieurs études démontrant des origines lointaines, comme l’étude de Hassan Meniani qui affirme que des influences ottomanes ont berçé la darija.

L’école marocaine, elle, enseigne à ses étudiants une langue dite nationale mais qui n’existe plus dans le quotidien marocain. L’arabe classique ne représente aujourd’hui ni la langue du peuple ni celle de l’élite, elle est l’ombre de son ombre mais certainement pas l’ombre de nos mains puisqu’elle ne sert plus aujourd’hui, dans notre monde globalisé et dans notre pays, ni de marmite de savoir ni de plume à l’amour (elle qui savait si bien le faire autrefois). Bien évidemment l’existence d’un multilinguisme est essentiel dans une société qui aspire à l’ouverture et à la mondialisation. Cependant, que voyons-nous aujourd’hui? Une élite économique qui parle français, augmentant ce sentiment de disparité pour les plus pauvres qui voient les grands postes attribués à des bilingues et trilingues; une place financière et juridique qui fonctionne en anglais, français, espagnol ou rarement en arabe classique (quand les clients sont du Moyen-Orient (et que leurs poches sont bien remplies)) et un usage de l’amazigh cantonné à la population berbère du royaume.

Preuve à l’appui, le HCP dresse un résultat flagrant dans un rapport national de 2014 suite au recensement de la population. Dans ce sens, il établit que 96% de la population urbaine parlerait la darija. Ce pourcentage diminue quand il s’agit du milieu rural puisque « seulement » 80,2% de cette population parle darija; 20,2% parlerait tachelhit et 11,9% à parlerait le tamazighten. Quant à la langue hassani, moins d’un marocain sur 100 (0,9% de la population) utilise ce dialecte sahraoui.

La prétendue rivalité entre la darija et l’arabe est donc d’une utilité bien maigre au regard de cette donnée. Est ce que la darija existe? Est-t’elle parlée dans nos foyers et dans nos rues ? Oui. Mais est-elle pour autant officiellement notre langue ? L’entendons-nous dans nos journaux télévisés ? Lorsque nos représentants font des discours à l’étranger ? Quand nos politiques nous parlent ou quand nous allons en cours ? La réponse est à la négative.

Pourtant, c’est bel et bien la seule langue que la quasi-totalité des marocains savent parler aujourd’hui, qu’ils soient berbères, rifains, juifs, fassis, chrétiens, vegan ou trop poilus. C’est la réelle langue qui nous unit dans toute notre diversité ! Face à peuple qui a du mal à communiquer, le débat initié par Noureddine Ayouch parait plus que louable, il est nécessaire. L’institutionnalisation de la darija au Maroc n’est pas seulement une nécessité culturelle et historique qui rendra honneur à une langue née de plusieurs parents, elle y va de la cohésion sociale et de la coexistence des Marocains entre eux, et édifiera une base fondatrice d’un Maroc plus soudé face aux défis identitaires qui l’effleurent depuis un petit moment.

Un processus naturel de naissance d’une nouvelle langue

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Premier dictionnaire de la darija, édité par la fondation Zakoura

Le premier dictionnaire de la darija n’est certes pas un travail abouti mais représente une initiative de bonne augure et laisse présager un avenir commun à une société riche en histoire, d’influences diverses (qu’il est impensable de sacrifier) et surtout à une identité fortifiée et en mouvance ! Car aujourd’hui et c’est très frustrant à dire, j’aurai aimé écrire cet article en darija, la seule langue à travers laquelle la majorité de mes concitoyens peuvent me lire et échanger avec moi et pas en français, langue que seuls 53 à 66% de mes compatriotes en milieu urbain semblent comprendre. Encore une fois, cela empêche l’échange et la construction d’une nation homogène. 

« La « création » d’une langue, son institutionnalisation, sont le résultat d’un acte social, même si il est inconscient ou non officiel » disait Christiane Marchello-Nizia dans « Le Français en diachronie: douze siècles d’évolution« . Cette linguiste française conditionnait la création d’une langue à deux facteurs nécessaires: (1) la prise de conscience des locuteurs d’une différence de la langue qu’il parlent réellement avec la langue qu’ils seraient censés utiliser et (2) la reconnaissance officielle ou officieuse qu’il s’agit de la langue nationale ou régionale à travers le corpus politique. Il n’est pas question de dire que nous avons pleinement atteint cette première condition de maturité mais je pense que nous sommes en plein dedans et qu’il serait peut être temps de commencer à pleinement l’assumer. L’idée est de bâtir notre identité, de la prendre à bras le corps et de travailler dessus, en commençant par édifier une langue qui appartiendra au vieux comme au jeune et à toutes les classes sociales de ce pays. Car ce n’est pas le temps qui fera en sorte que demain, des enfants riches ou pauvres, ternes ou foncés joueront ensemble dans une cour de récréation, mais bel est bien le courage d’une génération qui maitrisant son histoire, se donnera les moyens de maitriser son identité, premièrement en maitrisant sa langue.

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