[FR] Ben Barka – Le cinquantenaire de l’assasinat d’un homme impérissable

Ben Barka

Cet homme m’aura marqué dès l’âge de 15 ans, dès que j’ai commencé à m’intéresser aux années de plombs du Maroc, et ce, non pas grâce aux cours d’histoire que j’ai reçu au collège mais bien grâce à une curiosité alimentée (et heureusement) par quelques médias marocains et surtout par la presse française qui a fait vivre Mehdi. Je reste persuadée que si cet enlèvement n’avait pas eu lieu à Paris, l’affaire aurait été étouffée et Ben Barka serait mort dans l’esprit de la jeune génération, à défaut d’instruction de juges marocains. Ainsi, la volonté du/des commanditaires de son assassinat aurait été réalisée.

Bien heureusement aujourd’hui, cinquante ans après sa disparition, il est présent dans mon esprit et dans celui de toute une génération de marocains qui n’oublient pas sa mémoire et ce qu’il a voulu faire du Maroc: une terre où tout le peuple serait éduqué, avant tout.

Le Cinquantenaire d’un enlèvement Parisien

Les faits sont tristement connus de tous, le 29 Octobre 1965, Paris est le théâtre d’un enlèvement qui marquera l’histoire du Maroc. Devant la brasserie Lipp, Mehdi Ben Barka, à peine arrivé pour déjeuner avec le journaliste Philippe Bernier et le cinéaste Georges Franju (qui préparaient un film sur la décolonisation), est sommé par deux policiers, Louis Souchon et Roger Voitot, de monter dans une Peugeot 403 banalisée. Les différentes théories afférentes à ce trajet amènent à dire qu’il aurait été emmené dans une villa à Fontenay-Le-Vicomte mais, cinquante ans après, la suite de ce périple n’a toujours pas été révélée par la justice française, seule juridiction saisie pour révéler la vérité.

Ennemi numéro un d’un dictateur

Grand défenseur de la souveraineté nationale pendant la colonisation du Maroc par la France et l’Espagne, aux côtés de Mohamed V, il deviendra l’ennemi numéro un de Hassan II, avec qui il avait une vision différente du futur du Maroc.

Maâti Monjib, politologue et historien marocain (dont je salue le courage d’ailleurs et dont je viens d’apprendre l’arrêt de sa grève de la faim à la suite de la levée de l’interdiction de quitter le territoire par les autorités marocaines) raconte dans le hors-série de Marianne – Octobre 2015, comment le professeur de mathématiques de Hassan II est devenu au fil des années, un danger imminent pour ce dernier.

Marianne

Hassan II avait une légitimité traditionnelle, historique, monarchique et même religieuse qui lui vient de ses ancêtres ( Sultans qui seraient de la lignée du prophète) tandis que Ben Barka, lui, avait développé une légitimité populaire, charismatique, acquise donc par le fait que le peuple l’appréciait, notamment grâce à son action pour l’indépendance du pays. Si l’on devait faire une comparaison entre le rôle des deux dans la retrouvaille du Maroc avec sa souveraineté, Ben Barka gagne bien évidemment haut la main car Hassan II était bien trop jeune et moins intéressé par la lutte contre la colonisation française, dit Monjib.

Les deux personnages n’étaient clairement pas sur la même ligne de pensée, Ben Barka voulait un gouvernement qui gouverne, des institutions qui ont leurs places, une assemblée qui légifère et une monarchie quasi-parlementaire. Hassan II, lui, disait que le seul régime qu’avait connu les marocains était l’imamat et que si les nationalistes voulaient le traiter comme le résident général traitait son père, ça n’irait pas du tout. Pour lui, le roi devait gouverner, rajoute Monjib. C’est d’ailleurs ce qu’il fera jusqu’à la fin de sa vie, échappant plusieurs fois à la mort.

La contradiction entre les deux hommes éclate au grand jour en 1958, à l’occasion d’un congrès de l’UNEM (l’Union Nationale des étudiants du Maroc), syndicat étudiant qui connaîtra un sort tonitruant plus tard. Le communiqué final de cette rencontre taxe l’armée marocaine d’armée de « parodie ». Dès la fin de l’année 1959, Ben Barka est souvent suivi par la police, il sera contraint de quitter le Maroc.

Le militant, son écrasante soif d’éducation pour le Maroc

Mehdi rentre au Maroc en 1962 pour assister au deuxième congrès de l’UNFP, un parti qu’il avait largement contribué à créer et qui était en réalité né d’une scission avec le parti de l’Istiqlal. Il y présente alors un rapport très critique sur la démocratie depuis l’indépendance en préconisant notamment la formation d’une constituante, là où Hassan II a préféré proposer une constitution créée de toutes pièces en la faisant voter par référendum. Trois ou quatre jours avant la date du vote, Mehdi a été victime d’un accident de voiture avec Mehdi Alaoui, ancien camarade militant, qui raconte: « Les conditions dans lesquelles cet accident a eu lieu permettent de penser qu’on voulait nous éliminer. Je suis encore vivant, lui mourra un peu plus tard, parce qu’on va le poursuivre jusqu’à la fin de sa vie ».

Ben Barka misait sur l’éducation et cela se ressent dès le début de son parcours politique. Juste après l’indépendance, il crée des organisations de jeunesse, des associations d’alphabétisation, il réalise la traduction en langue arabe de cours de mathématiques à destination des écoles marocaines.

L’éducation et la formation étaient les axes les plus importants dans sa vision du Maroc post-colonial. Hassan II, lui, ne voulait pas de modernisation sociale. A ses yeux, l’école était un danger mortel, comme le raconte Monjib.

Cela s’entendra lors du discours qu’il prononcera le 29 mars 1956, juste après des émeutes de Casablanca, dans lequel il affirmera qu’il n’y a pas pire danger pour l’état que les « pseudo-intellectuels » et qu’il vaut mieux un peuple d’illettrés.

« Il y a actuellement une contradiction flagrante entre le contenu de l’instruction et de celui de l’éducation morale […]. Nous Nous trouvons en notre qualité de père préoccupé par la relance de l’école coranique […]. Nos enfants, pour être de bons citoyens et de bons musulmans, doivent recevoir une formation toute inspirée de notre religion. » Extrait du discours du 29 mars 1956.

Mehdi, dans un conférence à Tioumliline dans la région d’Azrou en 1957 clame « … Pour nous, l’éducation n’est pas un des sujets fondamentaux mais c’est le sujet fondamental qui nous préocuppe au moment où nous nous mettons au travail pour édifier un pays nouveau… »

Il disait aussi : « Un pays qui n’a pas de chercheurs et de savants est voué à l’esclavage ».

Pour lui, les cadres essentiels de l’enseignement étaient les cadres secondaires, les cadres supérieurs et les cadres à la recherche. Il voulait arabiser l’enseignement pour donner à la jeunesse un enseignement qui soit dans sa langue nationale tout en instaurant les langues étrangères dans les cursus.

Il préconisait aussi une éducation beaucoup plus urgente pour ceux qu’il appelait « la masse » et que l’on pouvait et peut aussi traduire aujourd’hui (tellement les choses sont presque les mêmes avec toujours 30% d’analphabètes en 2015) par cette grosse majorité du peuple pas suffisamment éduqué. Il disait que « cette partie de la population attendait de nous que nous leur donnions les instruments de la connaissance, de la participation à cette édification à laquelle elle travaille avec des faibles moyens mais que nous pouvons améliorer avec des formes d’éducation de base moderne qui ont été mises au point par des pays qui nous ont devancé sur ce terrain ».

Cette éducation de base, Ben Barka l’avait déjà entamée clandestinement avec une campagne de lutte contre l’analphabétisme en 1950 et par le service de l’éducation de base qui a vu le jour en 1955 et qui avait déjà à son actif plusieurs dizaines de milliers d’analphabètes qui, au bout de quelques années, pouvaient lire. Ce service a même pu mettre en place la diffusion du journal « Manar Al Maghrib » partout dans le royaume; journal en langue arabe destiné aux analphabètes dans les centres d’éducation de base.

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Le devoir de mémoire

Feu Mehdi El Menjra ne s’était pas trompé en disant que : « Le 29 Octobre devrait être célébré tous les ans à travers le monde comme la journée de la mémoire ».

« La mémoire est une des clés du développement et du progrès car elle facilite le cumul des expériences et des leçons que l’on en tire. Elle limite les dangers de l’amnésie et de l’inconscience de ceux qui parlent de tourner la page. Mais pour tourner une page il faut d’abord l’avoir lue attentivement en parvenant aux conclusions qui s’imposent avant d’entamer la page suivante. La page de la disparition de Mehdi Ben Barka ne pourra être tournée que lorsque des responsables auront été identifiés et que la justice se sera prononcée »

C’était ma petite contribution à la mémoire d’un homme dont je me rappellerai tous les 29 Octobre (et pas seulement) au fil des ans, dans un sentiment de douleur et de nostalgie. Nostalgie du Maroc qui aurait pu être le nôtre aujourd’hui si la vie en avait fait autrement et si les actions du leader qu’il a été avaient abouties.

Et je préfère garder cette image de lui souriant. Paix à ton âme, cher compatriote !
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